mercredi, février 10 2010

Spleen : J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans

Spleen : J’ai plus de sou­ve­nirs que si j’avais mille ans

J’ai plus de sou­ve­nirs que si j’avais mille ans.

Un gros meu­ble à tiroirs encom­bré de bilans,
De vers, de billets doux, de pro­cès, de roman­ces,
Avec de lourds che­veux rou­lés dans des quit­tan­ces,
Cache moins de secrets que mon triste cer­veau.
C’est une pyra­mide, un immense caveau,
Qui con­tient plus de morts que la fosse com­mune.
— Je suis un cime­tière abhorré de la lune,
Où comme des remords se traî­nent de longs vers
Qui s’achar­nent tou­jours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux bou­doir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes suran­nées,
Où les pas­tels plain­tifs et les pâles Bou­cher,
Seuls, res­pi­rent l’odeur d’un fla­con débou­ché.

Rien n’égale en lon­gueur les boi­teu­ses jour­nées,
Quand sous les lourds flo­cons des nei­geu­ses années
L’ennui, fruit de la morne incu­rio­sité,
Prend les pro­por­tions de l’immor­ta­lité.
— Désor­mais tu n’es plus, ô matière vivante !
Qu’un gra­nit entouré d’une vague épou­vante,
Assoupi dans le fond d’un Saha­rah bru­meux ;
Un vieux sphinx ignoré du monde insou­cieux,
Oublié sur la carte, et dont l’humeur farou­che
Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se cou­che.

Char­les Bau­de­laire (1821-1867)

lundi, janvier 25 2010

Spleen

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un cou­ver­cle
Sur l’esprit gémis­sant en proie aux longs ennuis,
Et que de l’hori­zon embras­sant tout le cer­cle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est chan­gée en un cachot humide,
Où l’Espé­rance, comme une chauve-sou­ris,
S’en va bat­tant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des pla­fonds pour­ris ;

Quand la pluie éta­lant ses immen­ses traî­nées
D’une vaste pri­son imite les bar­reaux,
Et qu’un peu­ple muet d’infâ­mes arai­gnées
Vient ten­dre ses filets au fond de nos cer­veaux,

Des clo­ches tout à coup sau­tent avec furie
Et lan­cent vers le ciel un affreux hur­le­ment,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se met­tent à gein­dre opi­niâ­tré­ment.

— Et de longs cor­billards, sans tam­bours ni musi­que,
Défi­lent len­te­ment dans mon âme ; l’Espoir,
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, des­po­ti­que,
Sur mon crâne incliné plante son dra­peau noir.

Char­les Bau­de­laire, Les Fleurs du mal (1868), SPLEEN ET IDÉAL.

samedi, novembre 7 2009

Epilogue

Jean Fer­rat - Epi­lo­gue

La vie aura passé comme un grand châ­teau triste que tous les vents tra­ver­sent
Les cou­rants d’air cla­quent les por­tes et pour­tant aucune cham­bre n’est fer­mée
Il s’y assied des incon­nus pau­vres et las qui sait pour­quoi cer­tains armés
Les her­bes ont poussé dans les fos­sés si bien qu’on n’en peut plus bais­ser la herse

Quand j’étais jeune on me racon­tait que bien­tôt vien­drait la vic­toire des anges
Ah comme j’y ai cru comme j’y ai cru puis voilà que je suis devenu vieux
Le temps des jeu­nes gens leur est une mèche tou­jours retom­bant dans les yeux
Et ce qu’il en reste aux vieillards est trop lourd et trop court que pour eux le vent change

J’écri­rai ces vers à bras grands ouverts qu’on sente mon coeur qua­tre fois y bat­tre
Quitte à en mou­rir je dépas­se­rai ma gorge et ma voix mon souf­fle et mon chant
Je suis le fau­cheur ivre de fau­cher qu’on voit dévas­ter sa vie et son champ
Et tout hale­tant du temps qu’il y perd qui bat et rebat sa faux comme plâ­tre

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Pablo mon ami

Jean Fer­rat - Pablo mon ami

Pablo mon ami qu’avons-nous per­mis
L’ombre devant nous s’allonge s’allonge
Qu’avons-nous per­mis Pablo mon ami
Pablo mon ami nos son­ges nos son­ges

Nous som­mes les gens de la nuit qui por­tons le soleil en route
Il nous brûle au pro­fond de l’être
Nous avons mar­ché dans le noir à ne plus sen­tir nos genoux
Sans attein­dre le monde à naî­tre

Pablo mon ami qu’avons-nous per­mis
L’ombre devant nous s’allonge s’allonge
Qu’avons-nous per­mis Pablo mon ami
Pablo mon ami nos son­ges nos son­ges

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vendredi, novembre 6 2009

Musique de ma vie

Jean Fer­rat - Musi­que de ma vie

Musi­que de ma vie ô mon par­fum ma femme
Empare-toi de moi jusqu’au pro­fond de l’âme
Musi­que de ma vie ô mon par­fum ma femme

Entre dans mon poème uni­que pas­sion
Qu’il soit uni­que­ment ta res­pi­ra­tion
Immo­bile sans toi désert de ton absence
Qu’il prenne enfin de toi son sens et sa puis­sance
Il sera ce fré­mis­se­ment de ta venue
Le bon­heur de mon bras tou­ché de ta main nue
Il sera comme à l’aube un lieu de long labour
Quand l’hiver se dis­sipe et l’herbe sort au jour

Musi­que de ma vie ô mon par­fum ma femme
Empare-toi de moi jusqu’au pro­fond de l’âme
Musi­que de ma vie ô mon par­fum ma femme

Entre dans mon poème où les mots qui t’accueillent
Ont le pal­pi­te­ment obs­cur et doux des feuilles
Où t’entou­rent la fuite et l’ombre des oiseaux
Et le che­mi­ne­ment invi­si­ble des eaux
Tout t’appar­tient Je suis tout entier ton domaine
Ma mémoire est à toi Toi seule t’y pro­mè­nes
Toi seule va fou­lant mes sen­tiers effa­cés
Mes son­ges et mes cerfs t’y regar­dent pas­ser
Musi­que de ma vie ô mon par­fum ma femme
Empare-toi de moi jusqu’au pro­fond de l’âme
Musi­que de ma vie ô mon par­fum ma femme

Que je n’entende plus qu’en moi ce coeur dompté
Assieds-toi c’est le soir et sou­ris c’est l’été
Du jar­din que les murs de tous côtés endi­guent
Où l’ombre a la sen­teur vio­lente des figues
Mais déjà c’est ta lèvre et ce cou­ple c’est nous
C’est toi le clair de lune où je tombe à genoux
Et la ter­rasse y trem­ble et la pierre se trou­ble
Étoi­les dans ma nuit ma vio­lette dou­ble

Musi­que de ma vie ô mon par­fum ma femme
Empare-toi de moi jusqu’au pro­fond de l’âme
Musi­que de ma vie ô mon par­fum ma femme

Louis Ara­gon, 1897-1982.

jeudi, novembre 5 2009

Odeur de myrtils

Jean Fer­rat - Odeur de myr­tils

Odeur des myr­tils
Dans les grands paniers
Que demeure-t-il
De nous au gre­nier
Odeur des myr­tils
Dans les grands paniers

Ombre mon royaume
Je retrou­ve­rais
Les anciens arô­mes
Et les noirs por­traits
Les enfants qui dor­ment
Les fau­teuils boi­teux
Les ombres dif­for­mes
La trace des jeux

Odeur des myr­tils
Dans les grands paniers
Que demeure-t-il
De nous au gre­nier
Odeur des myr­tils
Dans les grands paniers
C’était moi peut-être
Ou peut-être vous
Les yeux des fenê­tres
Sont vides et fous
Dans les mois de paille
Il fait doux guet­ter
Le cri court des cailles
Divi­sant l’été

Odeur des myr­tils
Dans les grands paniers
Que demeure-t-il
De nous au gre­nier
Odeur des myr­tils
Dans les grands paniers

Le vent se repose
Aux bords bleus du temps
Les hérons gris-rose
Mar­chent sur l’étang
Il me sem­ble enten­dre
Un train loin d’ici
Dans les osiers ten­dres
Le jour est assis
Odeur des myr­tils
Dans les grands paniers
Que demeure-t-il
De nous au gre­nier
Odeur des myr­tils
Dans les grands paniers

La fin d’août paresse
Et les arbres font
De len­tes cares­ses
Aux pla­fonds pro­fonds
Mémoire qui meurt
Pho­tos effa­cées
Rumeur ô rumeur
Des cho­ses pas­sées

Odeur des myr­tils
Dans les grands paniers
Que demeure-t-il
De nous au gre­nier
Odeur des myr­tils
Dans les grands paniers

Louis Ara­gon, 1897-1982.

mercredi, novembre 4 2009

Les feux de Paris

Jean Fer­rat - Les feux de Paris

Tou­jours quand aux matins obs­cè­nes
Entre les jam­bes de la Seine
Comme une noyée aux yeux fous
De la brume de vos poè­mes
L’Île Saint-Louis se lève blême
Bau­de­laire je pense à vous

Lors­que j’appris à voir les cho­ses
O len­teur des méta­mor­pho­ses
C’est votre Paris que je vis
Il fal­lait pour que Paris change
Comme bleuis­sent les oran­ges
Toute la lon­gueur de ma vie

Mais pour cou­rir ses aven­tu­res
La ville a jeté sa cein­ture
De murs d’herbe verte et de vent
Elle a fardé son pay­sage
Comme une fille son visage
Pour séduire un nou­vel amant

Rien n’est plus à la même place
Et l’eau des fon­tai­nes Wal­lace
Pleure après le mar­chand d’oublies
Qui criait le Plai­sir Mes­da­mes
Quand les pia­nos fai­saient des gam­mes
Dans les salons à pano­plies

Où sont les gran­des tapis­siè­res
Les mir­li­tons dans la pous­sière
Où sont les noces en chan­sons
Où sont les mules de Réjane
On ne s’en va plus à dos d’âne
Dîner dans l’herbe à Robin­son

Qu’est-ce que cela peut te faire
On ne choi­sit pas son enfer
En arrière à quoi bon cher­cher
Qu’autre­fois sans toi se con­sume
C’est ici que ton sort s’allume
On ne choi­sit pas son bûcher

A tes pas les nua­ges bou­gent
Va-t’en dans la rue à l’oeil rouge
Le monde sai­gne devant toi
Tu mar­ches dans un jour bar­bare
Le temps pré­sent brûle aux Snack-bars
Son aube pour­pre est sur les toits

Au dia­ble la beauté lunaire
Et les ténè­bres mil­lé­nai­res
Plein feu dans les Champs-Ely­sées
Voici le nou­veau car­na­val
Où l’élec­tri­cité ravale
Les édi­fi­ces embra­sés

Plein feu sur l’homme et sur la femme
Sur le Lou­vre et sur Notre-Dame
Du Sacré-Coeur au Pan­théon
Plein feu de la Con­corde aux Ter­nes
Plein feu sur l’uni­vers moderne
Plein feu sur notre âme au néon

Plein feu sur la noir­ceur des son­ges
Plein feu sur les arts du men­songe
Flambe per­pé­tuel été
Flambe de notre flamme humaine
Et que par­tout nos mains ramè­nent
Le soleil de la vérité

Louis Ara­gon, 1897-1982.