mercredi, février 10 2010

Spleen : J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans

Spleen : J’ai plus de sou­ve­nirs que si j’avais mille ans

J’ai plus de sou­ve­nirs que si j’avais mille ans.

Un gros meu­ble à tiroirs encom­bré de bilans,
De vers, de billets doux, de pro­cès, de roman­ces,
Avec de lourds che­veux rou­lés dans des quit­tan­ces,
Cache moins de secrets que mon triste cer­veau.
C’est une pyra­mide, un immense caveau,
Qui con­tient plus de morts que la fosse com­mune.
— Je suis un cime­tière abhorré de la lune,
Où comme des remords se traî­nent de longs vers
Qui s’achar­nent tou­jours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux bou­doir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes suran­nées,
Où les pas­tels plain­tifs et les pâles Bou­cher,
Seuls, res­pi­rent l’odeur d’un fla­con débou­ché.

Rien n’égale en lon­gueur les boi­teu­ses jour­nées,
Quand sous les lourds flo­cons des nei­geu­ses années
L’ennui, fruit de la morne incu­rio­sité,
Prend les pro­por­tions de l’immor­ta­lité.
— Désor­mais tu n’es plus, ô matière vivante !
Qu’un gra­nit entouré d’une vague épou­vante,
Assoupi dans le fond d’un Saha­rah bru­meux ;
Un vieux sphinx ignoré du monde insou­cieux,
Oublié sur la carte, et dont l’humeur farou­che
Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se cou­che.

Char­les Bau­de­laire (1821-1867)

samedi, novembre 7 2009

Epilogue

Jean Fer­rat - Epi­lo­gue

La vie aura passé comme un grand châ­teau triste que tous les vents tra­ver­sent
Les cou­rants d’air cla­quent les por­tes et pour­tant aucune cham­bre n’est fer­mée
Il s’y assied des incon­nus pau­vres et las qui sait pour­quoi cer­tains armés
Les her­bes ont poussé dans les fos­sés si bien qu’on n’en peut plus bais­ser la herse

Quand j’étais jeune on me racon­tait que bien­tôt vien­drait la vic­toire des anges
Ah comme j’y ai cru comme j’y ai cru puis voilà que je suis devenu vieux
Le temps des jeu­nes gens leur est une mèche tou­jours retom­bant dans les yeux
Et ce qu’il en reste aux vieillards est trop lourd et trop court que pour eux le vent change

J’écri­rai ces vers à bras grands ouverts qu’on sente mon coeur qua­tre fois y bat­tre
Quitte à en mou­rir je dépas­se­rai ma gorge et ma voix mon souf­fle et mon chant
Je suis le fau­cheur ivre de fau­cher qu’on voit dévas­ter sa vie et son champ
Et tout hale­tant du temps qu’il y perd qui bat et rebat sa faux comme plâ­tre

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mardi, novembre 3 2009

Devine

Jean Fer­rat - Devine


Un grand champ de lin bleu parmi les rai­sins noirs
Lors­que vers moi le vent l’incline fré­mis­sant
Un grand champ de lin bleu qui fait au ciel miroir
Et c’est moi qui fré­mis jusqu’au fond de mon sang

Devine

Un grand champ de lin bleu dans le jour revenu
Long­temps y traîne encore une brume des son­ges
Et j’ai peur d’y lever des oiseaux incon­nus
Dont au loin l’ombre ailée obs­cu­ré­ment s’allonge

Devine

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lundi, novembre 2 2009

J'arrive où je suis étranger

Fer­rat - J’arrive où je suis étran­ger


Rien n’est pré­caire comme vivre
Rien comme être n’est pas­sa­ger
C’est un peu fon­dre comme le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étran­ger

Un jour tu pas­ses la fron­tière
D’où viens-tu mais où vas-tu donc
Demain qu’importe et qu’importe hier
Le coeur change avec le char­don
Tout est sans rime ni par­don

Passe ton doigt là sur ta tempe
Tou­che l’enfance de tes yeux
Mieux vaut lais­ser bas­ses les lam­pes
La nuit plus long­temps nous va mieux
C’est le grand jour qui se fait vieux

Les arbres sont beaux en automne
Mais l’enfant qu’est-il devenu
Je me regarde et je m’étonne
De ce voya­geur inconnu
De son visage et ses pieds nus

Peu a peu tu te fais silence
Mais pas assez vite pour­tant
Pour ne sen­tir ta dis­sem­blance
Et sur le toi-même d’antan
Tom­ber la pous­sière du temps

C’est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C’est comme une eau froide qui monte
C’est comme une honte qui croît
Un cuir à crier qu’on cor­roie

C’est long d’être un homme une chose
C’est long de renon­cer à tout
Et sens-tu les méta­mor­pho­ses
Qui se font au-dedans de nous
Len­te­ment plier nos genoux

O mer amère ô mer pro­fonde
Quelle est l’heure de tes marées
Com­bien faut-il d’années-secon­des
A l’homme pour l’homme abju­rer
Pour­quoi pour­quoi ces sima­grées

Rien n’est pré­caire comme vivre
Rien comme être n’est pas­sa­ger
C’est un peu fon­dre comme le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étran­ger

Louis Ara­gon, 1897-1982.

jeudi, mars 26 2009

L'affiche Rouge

L’affi­che Rouge

(ou Stro­phes pour se sou­ve­nir ou Groupe Manou­chian)

Vous n’avez réclamé la gloire ni les lar­mes
Ni l’orgue ni la prière aux ago­ni­sants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servi sim­ple­ment de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Par­ti­sans

Vous aviez vos por­traits sur les murs de nos vil­les
Noirs de barbe et de nuit hir­su­tes mena­çants
L’affi­che qui sem­blait une tache de sang
Parce qu’à pro­non­cer vos noms sont dif­fi­ci­les
Y cher­chait un effet de peur sur les pas­sants

Nul ne sem­blait vous voir fran­çais de pré­fé­rence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du cou­vre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos pho­tos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mor­nes matins en étaient dif­fé­rents

Tout avait la cou­leur uni­forme du givre
À la fin février pour vos der­niers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit cal­me­ment
Bon­heur à tous Bon­heur à ceux qui vont sur­vi­vre
Je meurs sans haine en moi pour le peu­ple alle­mand

Adieu la peine et le plai­sir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heu­reuse et pense à moi sou­vent
Toi qui vas demeu­rer dans la beauté des cho­ses
Quand tout sera fini plus tard en Eri­van

Un grand soleil d’hiver éclaire la col­line
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La jus­tice vien­dra sur nos pas triom­phants
Ma Méli­née ô mon amour mon orphe­line
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleu­ri­rent
Vingt et trois qui don­naient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étran­gers et nos frè­res pour­tant
Vingt et trois amou­reux de vivre à en mou­rir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abat­tant.

Louis Ara­gon (1897-1982)



Léo Ferré - L’affi­che rouge
Affiche Rouge

mercredi, mars 25 2009

"Un petit nombre d'intellectuels français s'est mis au service de l'ennemi"

"Un petit nombre d'intellectuels français s'est mis au service de l'ennemi"

Épouvantés épouvantables
L'heure est venue de les compter
Car la fin de leur règne arrive

Ils nous ont vanté nos bourreaux
Ils nous ont détaillé le mal
Ils n'ont rien dit innocemment

Belles paroles d'alliance
Ils vous ont voilées de vermine
Leur bouche donne sur la mort

Mais voici que l'heure est venue
De s'aimer et de s'unir
Pour les vaincre et les punir

Paul Eluard (1895-1952)

mardi, mars 24 2009

Hiver

Hiver

Assez des hom­mes gris qui pèsent sur nos jours,
De leur vide immense qui fait sai­gner nos vil­les,
De la nuit sans étoi­les ser­rée à notre gorge,
Qui noya l’aube des rues et des forêts…
Votre règne de fous de sang de coups s’achève,
Mal­gré vous le pelage du jour se relève
Le vent la vie dis­per­sent l’âcre fumée de vos os.

Geor­ges Emma­nuel Clan­cier (né en 1914)